Natura 2000 et spéléologie

samedi 8 février 2014
par  Philippe BERTOCHIO

Participants

- SCA Gap : Émilie GENELOT, Christophe BOULANGEAT, Marc PETITEAU, Philippe BERTOCHIO
- Chourum de Veynes : Alexandre CHAPUT, Marc CASALI
- Natura 2000 : Agnès VIVAT, Éric HUSTACHE

Depuis les études préliminaires du secteur "Dévoluy", le comité départemental de spéléologie est associé à l’ensemble des étapes de la mise en place de Natura 2000. Membre du comité de pilotage, nous avons appris lors d’une réunion du 19 décembre 2013 l’existence de l’arrêté préfectoral du 6 mars 2013. Il s’agit de la liste des activités menées dans un domaine N2000 qui conduisent à la réalisation d’une évaluation d’incidence. Le préfet des Hautes-Alpes a retenu, parmi les neuf points : "Travaux ou aménagements sur des parois rocheuses ou des cavités souterraines".

Après une présentation de ce qu’est Natura 2000, Éric HUSTACHE nous présente donc cet arrêté. Il devient aujourd’hui obligatoire de réaliser ou faire réaliser une évaluation d’incidence pour chaque projet "d’aménagement" dans les cavités du secteur. Donc un élargissement d’étroiture ou le rééquipement d’une cavité ancienne vont nécessiter cette évaluation d’incidence.

Quelles sont les conséquences pour la pratique de la spéléologie dans le Dévoluy ?

Nous n’avons pas attendu Natura 2000 pour nous poser la question de l’incidence de nos pratiques sur le milieu souterrain que nous savons particulièrement sensible. Le CDS05, avec les professionnels de la spéléologie, a défini depuis plusieurs années une liste de cavités où l’accessibilité, la sécurité, la protection du milieu pouvaient s’associer. De cette manière, les cavités particulièrement fragiles étaient préservées de toutes sur-fréquentations. A l’échelle du Dévoluy, cela représente une fréquentation quasiment nulle. Sur les 600 cavités connues à ce jour, seules une vingtaine voient des visiteurs dans l’année. Moins de dix sont fréquentées par plusieurs groupes.

Nos aînés n’ont pas toujours eu cette interrogation. Les grandes explorations des années 1960 ont laissé des traces. Le stockage de matériel dans les camps souterrains s’est souvent transformé en tas d’ordures avec les années. Avec l’amélioration des techniques de progression, nos équipes remontent régulièrement le matériel laissé par les explorateurs. Aujourd’hui, une ou deux cavités sont encore concernées pour des dépôts très localisés.

Pendant plusieurs années, nous avons aussi participé aux "nettoyages de printemps". Là, il ne s’agissait pas de quelques vieux matériels à sortir du fond des grottes mais de dizaine de mètres cubes d’ordures et encombrants à retirer des puits d’entrée qui servaient de décharge publique. Heureusement, les entrées sont suffisamment loin des habitations pour que le phénomène fût resté très limité. Ce n’est pas le cas dans les karst de plateau où nous collègues spéléos consacrent une énergie énorme afin de rendre à leurs cavités souillées à un aspect originel.

Aujourd’hui une évaluation d’incidence, et demain ?

Alors que la station de ski du Dévoluy, en limite de secteur N2000, joue du bulldozer tout l’été, le spéléo doit maintenant demander l’autorisation de planter une cheville de huit millimètres pour assurer sa sécurité !

Ce délire juridico-naturaliste me rappelle une histoire vécue dans les années 2000 aux Picos de Europa en Espagne. Nous étions en exploration dans ce qui deviendra le plus grand gouffre d’Espagne : torca del Cerro. Comme nous sommes dans un parc naturel régional, nous avions des consignes très strictes en matière de bivouac, d’exploration, de stockage du matériel. Nous affrétions un hélicoptère (celui qui livrait les refuges) pour monter et descendre notre matériel et nos ordures.

Un bel après-midi, alors que nous étions de repos, nous avons vu arriver une délégation espagnole, membre d’une association écologiste, nous accusant de tous les maux, toutes les pollutions, toutes les dégradations de la zone. Malgré nos explications, rien n’y faisait, nous étions des barbares.

Finalement, un peu las de ces discours stériles, il a fallu que notre chef d’expédition attrape un sac qui venait de sous terre et le vide à leurs pieds. Au milieu des cordes et des mousquetons argileux, il saisit un petit sachet fermé hermétiquement, l’ouvre et leur fait passer pour qu’ils l’inspectent. Figurez-vous que nous n’avons jamais plus été ennuyé par une quelconque autorité. Nos chers écologistes espagnols n’imaginaient pas que nous puissions aussi remonter... nos excréments.

Lorsque l’on aime un milieu, on le respecte. On n’attend pas qu’on nous l’impose !